Thoughts & Gestures – Sur le performatif

NOUS AVONS DEMANDÉ AUX ARTISTES DE L’ÉDITION 2019 DE RÉPONDRE DE FAÇON LIBRE À QUELQUES QUESTIONS
ET ÉNONCÉS SUR LEUR PRATIQUE PERFORMATIVE. VOICI LEURS RÉPONSES.

Sungjae Lee

artiste · School of the Art Institute of Chicago

How is a performance an act of materialization?

Materialization happens in my performative practice on two levels: physically and thematically. I think of my body as an art material, just like other materials, which are often called tools or props. I think the materialization of one’s body is the essence of performance art. However, the materials in my performance piece differ from each other: my body is an active agent that transforms other materials such as clay into sculptural objects. These transformed objects are not only remnants of my performances, but also new materials that inspire me to create the next piece. The process of transformation (in one piece or among several pieces) executed by my body becomes the performance. Through the materially transformative performance, both my body and other materials become perceptible in order to deliver messages focused on social issues such as the visibility of queer Asians.

Sungjae Lee, “Draw an image of your last dream”, 2019

Can there be performance without a (human) body?

Yes, I believe non-human bodies such as animals, objects, and even intangible materials can perform. In my on-going project titled “Found Movements,” I have been collecting video clips of movements of objects pulled from my daily lives. A floating plastic bag, a flickering shadow on a curtain, and a slowly moving shell. These mundane and seemingly meaningless movements are seen as performative. I have a very generous understanding of performance; anything moves have the potential to be seemed as performative, but this does not mean that I consider everything as performative. It is hard to explain by what standard the movements in my projects were considered to be performative. Maybe because I observe the world based on my very personal perspective (this can be interchangeably used with taste or aesthetics) influenced by society or education in an institution.

Sungjae Lee, “Sketch a diagram of your performative practice”, 2019

Gabrielle Desrosiers

artiste · Concordia

Comment la performance est-elle un acte de matérialisation?

Outre le pouvoir de la documentation et de la trace post-performance, la performance est, pour moi, un acte de matérialisation éphémère. Les diverses interventions de la performance, qu’elles soient de l’ordre de l’action, du geste visuel ou sonore, permettent de matérialiser une réflexion dans un espace et un temps spécifique. C’est du domaine du sensoriel, tangible ou sensible. C’est souvent influencé par une sorte de momentum. Ce sont les variables et les qualités de ce momentum qui expliquent l’unicité du médium. Chaque performance peut être unique car il y a toujours un grand pourcentage d’inconnu si on veut. Il y a plusieurs manières d’approcher la performance, certaines formes proposent un résultat calculé et contrôlé. Je pense que ma pratique de la performance s’articule plus dans une idée de réceptivité que de finalité. Je veux dire que j’approche la performance en laissant place à l’imprévisible lors de sa présentation. Je prépare mes actions et je les visualise mais ma manière n’est pas statique. La performance est principalement un acte de matérialisation éphémère ou intangible aussi dans le sens que, selon moi, elle ne s’inscrit pas autant dans un plan de valeur marchande et de fructification que d’autres médiums. On peut consommer de la performance, oui, mais on ne repart pas à la maison avec après. À part le fait qu’il y a parfois des traces physiques de la performance ou un souvenir, une mémoire, une image, un effet, une émotion envahissante ou une odeur, la performance n’est pas un objet de consommation mais une forme d’expérience. On reste empreint. J’ose espérer.

Gabrielle Desrosiers, “Soumettez une image pouvant illustrer une des citations suivantes: Je pense que chaque position sexuelle est fondamentalement comique. (Judith Butler)”, 2019
Gabrielle Desrosiers, “Soumettez un tableau excel”, 2019

Y a-t-il des sources extérieures au champ de l’art qui influencent ta pratique performative?

Oh oui, y’en a tellement. Y’a beaucoup de choses qui m’intéressent, par exemple tout le spectre de la science ou de l’histoire. Ok, c’est large. Disons, l’histoire de l’univers, de l’évolution, la géologie, l’archéologie, l’évolution des civilisations, etc. Pour donner un aperçu, en ce moment j’ai des petites obsessions comme les dégradés de couleurs dans le ciel, les cartes, par exemple celles des naufrages répertoriés dans le Golfe du Saint-Laurent, j’adore les jardins, les trous noirs et les artéfacts de toutes sortes comme les vases et les bijoux de l’Antiquité ou les ruines de Pompéi. Je ne sais pas pourquoi mais toutes ces sources d’informations, de réalités ou d’hypothèses me captivent et me font peur à la fois. J’me dis : «Esti que c’est intense la vie, j’aime ça.». Je pense aussi que je suis une wanna be de ces champs d’intérêts. On dirait qu’il me faudrait plusieurs vies en parallèle pour me satisfaire. C’est impossible pour moi de rester indifférente et de ne pas être curieuse voir gossante si je tombe sur des photos, des correspondances, des notes, ou des enregistrements sonores sur des vieilles cassettes. Même si je n’obtiens normalement pas de réponses à mes questions, c’est le processus de recherche qui importe et qui laisse sa marque sur mon travail artistique ensuite. Ces influences extérieures au champs de l’art inspirent ma pratique artistique en général, en performance aussi mais je dirais que c’est surtout dans les intentions que ça se ressent plus que dans l’esthétique de mon travail en performance. Mais peut être que je me trompe. Je pense que tout ce qui est créé est chargé de son vécu et communique, qu’on le connaisse ou non. Ça doit être pour ça que je collectionne plein de cossins, des cochonneries que certains diront, des magasines, des images et des vidéos trouvés sur le web et surtout beaucoup de roches d’un peu partout, c’est comme pour m’entourer de présences remplies de petits mystères. Me semble que c’est pas plate.

Alexandra Bischoff

artiste · Concordia

Can there be performance without a body?

If a tree falls?

My first instinct is to shout “NO—there’s no body like a shown body, and performance is body business!”

But I restrain myself and ask instead:

“Are inanimate objects body-like?”

We are encouraged to make art as bodies of work, and they perform and enact dialogue when placed together in a space.

Also…

“If a body is in another room, can that body still communicate/perform?”

A present absence can be rhythmic in its delay. Our physical lack can sometimes be our audience’s corporeal gain.

And…

“Can a trace perform the same as its origin—little spectre?”

To walk into a room and find evidence of a body, now gone. Sort of bittersweet—a sort of  eulogy.

So…

Yes! And no. There is always a body; it might be non-living, somewhere unseen, or have moved on, but there is always a body all the same.

Alexandra Bischoff, “Make an observation drawing”, 2019
Alexandra Bischoff, “Take a screenshot that illustrates desire”, 2019

Can performance be devious?

When artists are puckish, my mouth curls up on one end and dimples my cheek.

How is thinking enacted through performance? How can performance deepen thought?

Even though performance art borrows from other forms of performance (theatre, dance, comedy, music, spoken word), it is most like a written poem. It is simplified, then simplified again, but still unravelable.

Alexandra Bischoff, “Take a picture in the first few minutes after waking up”, 2019

Emma Forgues & Sam Bourgault

artistes · Concordia

Parlez-moi de « matière » en art performance.

La rousse nous dit que la matière est la substance qui compose les corps doués de propriétés physiques. Et tout corps tend vers son niveau d’énergie le plus bas. La performance essentialiste est donc celle du corps statique qui gît au fond des mers (des mères?). L’énergie potentielle à son plus bas : la noyade
performative. De cette prémisse, on construit autre chose. Ailleurs.

Y a-t-il des sources extérieures au champ de l’art qui influencent votre pratique performative?

Pour nous, la performance relève d’un rapport à la technologie. Plus particulièrement, l’utilisation de l’interface à des fins de communication. Qu’advient-il de nos visages, de nos réactions corporelles et de nos mots lorsqu’ils deviennent signaux électriques ou ondulatoires?
(Le bruit qui s’immisce nous rappelle pourtant la physicalité de nos systèmes.) Avec qui interagissons-nous lorsque nous sommes connectées aux réseaux? Le médium est le message disait Marshall McLuhan. Sommes-nous devenues porteuses de forme plutôt que de contenu?

Peut-il y avoir performance sans corps?

Oui.

Emma Forgues et Sam Bourgault, “À l’aide d’une capture d’écran, illustrez la notion de désir”, 2019
Emma Forgues et Sam Bourgault, “Soumettez un tableau Excel”, 2019

Jacqueline Beaumont

artiste · Concordia

How to consider the ethical dimension in a collaborative artistic work?

As a bio-artist my collaborator is the rest of the natural world. They don’t have the ability to consent so the ethics of care are quintessential. ethical collaboration is realizing the agency and autonomy of these sentient beings and allowing them their own stake in the work.

Are there sources of influences outside the art sphere that have an impact in your performative practice?

Tranhumanist philosophy, is a very large part of my practice where it exercises speculative thinking about not only anthropocentric needs of evolution but on how we can better change for the damaged planet and the dwindling health of biodiversity. I think through this thinking comes a large amount of spirituality and being able to find the kinship we share with the natural world. 

I often find myself disassociating from humanity and I find the sound of music from another room to be grounding in this frame of mind. Neon Genesis Evangelion is a fantastic anime that fulfills my desires to examine humanities’ greed, empathy and unconscious and conscious human motivation and this scene in particular visually represents an almost dream like feeling to me.

Highly recommend reading “tentacular thinking” by Donna Haraway. From my perspective humanity must gracefully bow to abyss that is chthonian life and allow ourselves to be whisked away by natural forces beyond our comprehension. 

Jacqueline Beaumont, “Take a screenshot that illustrates desire”, 2019
Jacqueline Beaumont, “On the internet, find a royalty free image illustrating your vision of the future”, 2019

Gabrielle Poulin

artiste · École nationale de théâtre

Quel équilibre est possible entre imposer ou non une forme à des participant.e.s?

Je pense que tout peut se faire, tant et aussi longtemps que c’est fait dans la bienveillance et le respect, l’écoute de l’autre et de ses limites. Dans la vie comme dans l’art. L’équilibre résiderait donc dans cette approche bienveillante avec son public, que ce soit afin de le choquer, de le surprendre, de le mettre à l’aise, etc.

Comment penser la « nécessité » en art performance?

Je pense que l’art est le vecteur premier de nécessité. Il est là afin de parler de ce qui brûle.

Gabrielle Poulin, “Y a-t-il des sources extérieures au champ de l’art qui influencent votre pratique performative?”, 2019

Comment la pensée se concrétise-t-elle à travers la performance? Comment la performance peut-elle approfondir la pensée?

Pour ma part, une création est synonyme de réflexion.

*au pluriel*

Je fonctionne par instinct. Une idée émerge et je la découvre dans sa densité et sa complexité au fur et à mesure que je m’enfonce dans la mise en œuvre d’un projet. La pensée est toujours reformulée, nourrie, mise à l’épreuve. C’est l’exaltation, l’angoisse, l’exaltation, l’angoisse.

Est-il possible de se solidariser tout en s’opposant?

Les forces différentes et/ou contraires de chacun.e peuvent converger au profit d’une même cause. Ainsi naît une relation extraordinaire, basée sur la mésentente comme point commun. Sans être d’accord, il est possible d’élaborer un nouveau langage commun qui s’élèvera en nécessité au-dessus des oppositions individuelles. Une solidarité peut naître et même, se solidifier et se densifier justement de part sa pluralité des opinions.

Gabrielle Poulin, “Prenez une photographie dans les premières minutes suivant votre réveil”, 2019

Ariane Gagné et Sophy Merizzi

artistes · UQÀM et Concordia

Parle-moi de « matière » en art performance.

S : La matière est la tension, choquante, éphémère, émotive. Elle est dansante, intangible, elle est grande mais elle ne se voit pas, elle n’est pas certifiée matière et réside dans le regard du public.

A: La matière est le petit hameçon qui attrape son public et lie son énergie et celle de la performeuse et de petits chocs électriques se répandent dans sa forme attentive/silencieuse. Cohésion/court-circuits.

La performance peut-elle être sournoise?

A: Pendant la conception d’une performance, j’aurais tendance à plutôt me méfier des envies de frontalité. La posture de l’invisibilité partielle me sauvegarde peut-être du rêve *néo-libéral* construit dans l’enfance; être la chanteuse pop sur une scène. La foule délire/capote. La chanteuse est une prêtresse-magicienne. Et ce pouvoir m’attire et je me sauvegarde de monter sur cette scène. Je ne veux pas regarder tous ces yeux et que tout ces yeux me regarde. Je me méfie de la frontalité. Est-ce sournois? La performance est toujours sournoise je crois. La performance sensible ne se déclare pas franchement. Elle nous surprend et nous trouble et c’est en cela qu’elle est toujours sournoise. Sournoise sans être malveillante. Les tactiques infiltrantes sont doublement sournoises car elle sont parfois invisibles, irrepérables. Mais les performances visibles et annoncées sont souvent triplement sournoises car elles peuvent surprendre à des endroits encore moins prévisibles. Une performance qui est simplement ce qu’elle déclare être ne serait-elle pas aussi sournoise car elle déjouerait nos attente de sournoiserie? Une performance sournoise serait une performance qui déjoue, qui surprend, qui déstabilise, qui touche peu importe son niveau de frontalité.

S : D’un côté, la performance n’est pas sournoise car elle est franche. Elle divulgue ce qui est entre nous, dévoile les tensions taboues qui nous unissent, déjoue l’abjecte, surprend, s’assume. D’un autre côté, elle est complètement sournoise, car elle confond les codes, transgresse l’intimité, est imprévisible. Cependant ces deux parties nous habitent ; alors je dirais qu’elle n’est pas plus sournoise que vous et moi.

Y a-t-il des sources extérieures au champ de l’art qui influencent votre pratique performative?

A: La fête;/Des histoires microscopiques à l’échelle de l’Histoire qui resteront au pire inconnues, au mieux de vagues impressions d’événements./Club comme lieu de repos pour les âmes tannées par le travail répétitif et aliénant venues chercher le sentiment de faire partie d’un groupe, d’être vivant. La destruction active des corps, le gaspillage d’énergie et de la force productive./Si, sous le soleil, nous nous évertuons à nous inscrire dans l’histoire du monde, alors sous la lune nous nous activons à nous rappeler que nous sommes voués à pourrir./La fête, dramatique névrose ludique, célébration de l’évènement du passé. Reconstitution du baby-boom./La fête comme célébration d’un souvenir./ La fête comme évènement en soi, qui n’aspire qu’à se soustraire à toute mémoire rationnelle ou logique./Une interruption de l’histoire, une inversion ou subversion des rapports sociaux./La fête ne se défend pas, elle n’est pas dominante, elle existe dans les interstices./La fête, marginale, multiple, anti-idéaliste, plus contre- monument que monument./La fête pour construire notre appartenance à une communauté de temps et de lieu – capacité sociale à négocier avec l’altérité./

S: La fête, indeed ; les espaces relationnels, les déplacements manipulés par l’architecture d’où émerge une [his]toire sur laquelle vaut mieux danser, être gouverné par l’envie, être stimulé par nos sens, devenir créateurs malgré nous – l’illusion de la griserie. S’amuser comme crier un gros fuck you aux discours dominants qui tentent de nous faire sentir coupables de vouloir s’exprimer et de vouloir vivre, de vouloir interagir tous ensemble malgré nos supposés différences ; exercer de force nos habitudes de résistance nocturne pour mieux se réveiller.

Ariane Gagné et Sophy Merizzi, “Soumettez un tableau excel”, 2019